J’aime une femme scarifiée.
Avant, quand j’osais relever la tête pour dessiner un rêve dans les bouts de ciel entre les branches du tilleul, derrière la barrière de chez Baloge – le propriétaire de l’immeuble où je pistais les cafards au lieu de chercher un travail –, je partais pour le Wyoming ou le Montana, et je me mettais à la colle avec un garçon vacher à qui je servais des tartes aux pommes, et lui tapait de temps en temps sur notre éolienne en bois avec un lance-pierres. Je ne sais pas à quoi ça sert, mais dans les films des américains, il y a toujours une éolienne en bois derrière leur ferme, alors j’en ai longtemps voulu une.
Maintenant, ça m'est égal de ne plus rêver. Avec le temps, les rêves sont emportés dans le bruit des feuilles mortes sur la route d'une mauvaise pente. Elles reproduisent à l'identique le bruit des grains dans un bâton de pluie que l'on verse en douceur, et sur le coup c'est agréable, on ne comprend pas très bien ce qui arrive. Quand on sait enfin de quoi il retourne, la douleur est anesthésiée par les mandales qui pleuvent dès que la réalité vient bloquer sa grolle cirée dans l'entrebâillement forcé de votre porte.
Je ne me plains pas, je n'ai jamais su rouler dans un circuit et c'est l'affligeante explication de mon indigence.
J'accompagnais mon amie Dottie quelquefois , la nuit, dans des endroits qui me rappelaient que je n'étais à ma place nulle part. Elle fréquentait des gens qui lui faisaient du bien, ou qui agissaient pour son bien, jusqu'à ce qu'elle développe une migraine formidable et vomisse aux toilettes ou sur mes chaussures.
Je lui tenais le front et lui faisais croquer des bouts de gingembre confit ou des pastilles de menthe collés depuis des jours au fond de mes poches et elle me disait T'en fais pas, avec tes gros nichons et ta face de Candy tu vas finir par te trouver un homme honnête.
Je répondais invariablement Ta gueule, (elle adorait ça), et je conjurais sa prophétie de malheur en lui mettant un coup de poing sur l'épaule. Dottie était ce que j'avais trouvé de mieux pour ne pas m'enlaidir. Elle croyait que j'avais un avenir avec quelqu'un qui m'attendait quelque part, et qu'il me suffirait de vouloir très fort un emploi où je pourrais travailler assise pas loin d'un radiateur pour qu'il tombe dans mon répondeur par la voix d'un employeur désireux que je signe un CDI dans les plus brefs délais. Sa foi en moi servait à que dalle, mais c'était la première copine qui me parlait sans mépris, et bien sûr j'ai fini par trouver ça délicieux.
Il y a environ deux mois – je me le rappelle à cause des orages craquant à une fréquence inhabituelle – Dottie voulut tester la nouvelle ambiance du club au nord-est de la ville. Après l'observation ennuyée du troupeau disgracieux puis la distraction de quelques verres, je sortis de la boîte particulièrement enfumée pour griller une Dunhill rouge sur le parking. Un gaillard nerveux entreprenait Dottie sur « la série des années 80 » et la foule hurlait Coeur de loup à la mort.
Les voitures figuraient une autre foule, dans une nuit assez lunée pour bien les voir, et leurs formes alignées me rappelaient qu'un ordre établi, qu'un ordonnancement des choses, même aléatoire, pouvait apaiser des âmes simples, qu'il me suffisait d'arrêter le grondement qui m'épuisait et m'empêchait d'avoir envie, au moins, de mettre en place ne serait-ce qu'un début de projet de vie rangée.
En tafant la dernière bouffée au ras du filtre je calculai la jupe redescendue de Dottie et m'apprêtais à retourner danser quand je vis la fille, et en train de le faire.
Ce n'était pas évident depuis ma place, mais en écarquillant bien les yeux et en scrutant la vitre du véhicule où elle était assise côté conducteur il n'y avait plus de doute : elle balafrait son cou et ses épaules, et sa bouche était ouverte sur un rictus pas loin de l'extase. Je sursautai et serrai les dents, le regard durci. (...)
Avant, quand j’osais relever la tête pour dessiner un rêve dans les bouts de ciel entre les branches du tilleul, derrière la barrière de chez Baloge – le propriétaire de l’immeuble où je pistais les cafards au lieu de chercher un travail –, je partais pour le Wyoming ou le Montana, et je me mettais à la colle avec un garçon vacher à qui je servais des tartes aux pommes, et lui tapait de temps en temps sur notre éolienne en bois avec un lance-pierres. Je ne sais pas à quoi ça sert, mais dans les films des américains, il y a toujours une éolienne en bois derrière leur ferme, alors j’en ai longtemps voulu une.
Maintenant, ça m'est égal de ne plus rêver. Avec le temps, les rêves sont emportés dans le bruit des feuilles mortes sur la route d'une mauvaise pente. Elles reproduisent à l'identique le bruit des grains dans un bâton de pluie que l'on verse en douceur, et sur le coup c'est agréable, on ne comprend pas très bien ce qui arrive. Quand on sait enfin de quoi il retourne, la douleur est anesthésiée par les mandales qui pleuvent dès que la réalité vient bloquer sa grolle cirée dans l'entrebâillement forcé de votre porte.
Je ne me plains pas, je n'ai jamais su rouler dans un circuit et c'est l'affligeante explication de mon indigence.
J'accompagnais mon amie Dottie quelquefois , la nuit, dans des endroits qui me rappelaient que je n'étais à ma place nulle part. Elle fréquentait des gens qui lui faisaient du bien, ou qui agissaient pour son bien, jusqu'à ce qu'elle développe une migraine formidable et vomisse aux toilettes ou sur mes chaussures.
Je lui tenais le front et lui faisais croquer des bouts de gingembre confit ou des pastilles de menthe collés depuis des jours au fond de mes poches et elle me disait T'en fais pas, avec tes gros nichons et ta face de Candy tu vas finir par te trouver un homme honnête.
Je répondais invariablement Ta gueule, (elle adorait ça), et je conjurais sa prophétie de malheur en lui mettant un coup de poing sur l'épaule. Dottie était ce que j'avais trouvé de mieux pour ne pas m'enlaidir. Elle croyait que j'avais un avenir avec quelqu'un qui m'attendait quelque part, et qu'il me suffirait de vouloir très fort un emploi où je pourrais travailler assise pas loin d'un radiateur pour qu'il tombe dans mon répondeur par la voix d'un employeur désireux que je signe un CDI dans les plus brefs délais. Sa foi en moi servait à que dalle, mais c'était la première copine qui me parlait sans mépris, et bien sûr j'ai fini par trouver ça délicieux.
Il y a environ deux mois – je me le rappelle à cause des orages craquant à une fréquence inhabituelle – Dottie voulut tester la nouvelle ambiance du club au nord-est de la ville. Après l'observation ennuyée du troupeau disgracieux puis la distraction de quelques verres, je sortis de la boîte particulièrement enfumée pour griller une Dunhill rouge sur le parking. Un gaillard nerveux entreprenait Dottie sur « la série des années 80 » et la foule hurlait Coeur de loup à la mort.
Les voitures figuraient une autre foule, dans une nuit assez lunée pour bien les voir, et leurs formes alignées me rappelaient qu'un ordre établi, qu'un ordonnancement des choses, même aléatoire, pouvait apaiser des âmes simples, qu'il me suffisait d'arrêter le grondement qui m'épuisait et m'empêchait d'avoir envie, au moins, de mettre en place ne serait-ce qu'un début de projet de vie rangée.
En tafant la dernière bouffée au ras du filtre je calculai la jupe redescendue de Dottie et m'apprêtais à retourner danser quand je vis la fille, et en train de le faire.
Ce n'était pas évident depuis ma place, mais en écarquillant bien les yeux et en scrutant la vitre du véhicule où elle était assise côté conducteur il n'y avait plus de doute : elle balafrait son cou et ses épaules, et sa bouche était ouverte sur un rictus pas loin de l'extase. Je sursautai et serrai les dents, le regard durci. (...)
(Work in progress)
avide de lire la suite, voir qui est cette balafreuse (et j'aime la grolle cirée de la réalité)
RépondreSupprimerCette fille a du goût, elle fume des dunhill rouges (longues ?). Ambiance de polar, quelque chose qui me rappelle les americains des années 60,je ne saurais dire quoi. une ambiance générale, même si les deux protagonistes sont loin des clichés féminins de l'époque.
RépondreSupprimerLa suite, c'est pour bientôt ?
"J'aime une femme scarifiée" aurait pu être le titre, tellement ça met dans l'ambiance direct. J'aime beaucoup.
RépondreSupprimer@Jeanney : ouais, ça vient, ça arrive... :o)
RépondreSupprimer@FM : bien sûr des longues, tu la prends pour qui ?
@Sanchez : euh... un peu lourd pour un titre, non ?
Merci du cadeau de Noël!
RépondreSupprimerL'évocation de cette tranche écrite avec style de polar déglingué éveille beaucoup d'images. Cette vie en tranches subies autant que choisie, choisie mais pas acceptée parce qu'il n'y pas d'autres choix pour faire semblant d'exister dans cette contrée où les pas sont lourds de boue ou de poussières et où les gens s 'accrochent à leur désespoir avec une obstination farouche parce qu'ils n'ont que çà , le désespoir et ont peur de le perdre . Cette désespérance justifie l'ennui, l'alcool, l'abrutissement.
J'aime bien cette idée de la mort du rêve quand la vie est sur une pente descendante. J'ai été quelquefois à la rencontre de punk, j'ai ressenti cet abandon de soi, cette dégringolade cet abrutissement qui se noient dans l'alcool et la drogue avec une espèce de délectation un plaisir dans l'auto destruction et les scarifications et auto mutilations volontaires. Ils en deviennent l'image miroir obscène des beaufs qu'ils rejettent autant qu'ils sont rejetés ces citoyens paumés, ignorés , on fait plus attention aux crottes de leurs chiens.
Ce texte est plein des odeurs de sueurs d'humeurs de vomissures, de sang . Le béquillage des deux femmes est terrible. Entre ces deux béquilles , il n'y a rien d'autre que la fuite , la fuite de la vie, la fuite de l'envie. Il n 'y a pas d'être qui se décide à ëtre. La dernière phrase « Je sursautais et serai les dents, le regard durci » sonne comme un réveil de la conscience. Peut être que l'histoire ne se terminera pas « entre les lignes » de coke. Je lis, aussi, une terrible métaphore sur la vieillesse ,les pages qui se tournent les rêves qui se crashent.
Je retrouve ton style ramassé, ton oeil de cinéaste; ça crépite et sent la poudre.
RépondreSupprimerPetit arrêt avec le paragraphe des voitures où je perds le fil. Ouverture de la fin qui donne faim,aussi parce que je n'ai (encore) pas tout compris de la balafre qui et quoi ...
"...dans des endroits qui me rappelaient que je n'étais à ma place nulle part."
RépondreSupprimerPourquoi je pense à Tennessee Williams en parcourant, avide, ce court morceau de vie ?
On débute sur les pas de rêves troubles les devinant devenir bientôt cauchemardesques, reflets de notre propre et misérable existence, angoissante solitude...
La suite !!!
Ouf! le coup de poing!
RépondreSupprimerMais voilà! "nous" tenons cette forme romancée que j'appelle de mes vœux depuis... C'est costaud, sans appel, implacable. Le lecteur n'a pas droit à l'approximation, il est sous les coups (encore une fois).
Juste le passage au passé simple au milieu du texte. La précision casse quelque chose... (Et la fin, oui, en tant que garçon, reste mystérieuse - pour l'instant.
Je crois vraiment que nous sommes prêts! (J'adore ce "nous" des médecins ou avocats).
C'est à suivre, on suivra.
RépondreSupprimer@Verroust : j'aime bien cette idée de gueules cassées qui se béquillent. Et vous avez raison, la beaufitude est partout.
RépondreSupprimerBonnes fêtes de fin d'année.
@Bécasse : oui, un peu trop ramassé, faut que je le déploie un peu.
@@Haye : ça vient !!
Depluloin : la concordance des temps fait partie de mes points faibles.
(Dites, vous appelez souvent comme ça ?)
@Zoë : on anticipera en conséquence
Quand les feuilles d'automne volent toujours au-dessus des toits rouges. J' en profite entre ces lignes pour te souhaiter de joyeuses fêtes.
RépondreSupprimerAouff... Pas facile à lire sereinement! A suivre...
RépondreSupprimerJoyeux Noël!
Amitiés.
Peu de temps pour passer sur les blogs des autres en ce moment, mais je voulais te souhaiter à toi et Seccotine un très joyeux Noël !
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