(...) En tafant la dernière bouffée au ras du filtre je calculai la jupe redescendue de Dottie et m'apprêtais à retourner danser quand je vis la fille, et en train de le faire.
Ce n'était pas évident depuis ma place, mais en écarquillant bien les yeux et en scrutant la vitre du véhicule où elle était assise côté conducteur il n'y avait plus de doute : elle balafrait son cou et ses épaules, et sa bouche était ouverte sur un rictus pas loin de l'extase. Je sursautai et serrai les dents, le regard durci.
Ce n'était pas évident depuis ma place, mais en écarquillant bien les yeux et en scrutant la vitre du véhicule où elle était assise côté conducteur il n'y avait plus de doute : elle balafrait son cou et ses épaules, et sa bouche était ouverte sur un rictus pas loin de l'extase. Je sursautai et serrai les dents, le regard durci.
Je balançai ma clope d'une pichenette et fis quelques pas en avant. La fille avait une allure juvénile que son profil démentait. Elle s'incisait lentement avec un truc qui ressemblait à un coupe-chou, en partant de sous le nerf trijumeau puis en glissade jusqu'à la pointe de son épaule ; je pouvais voir sur son avant-bras d'anciennes rayures boursoufflées, dont je me demanderai plus tard en y posant mes lèvres qui ou quoi elles avaient soldé. Elle était tout en cheveux et en os et c'était la première fois que je voyais une femme pratiquer une berce aussi violente pour apaiser ses douleurs. J'avançai encore et courus presque sur les derniers mètres. La portière n'était pas fermée. La poignée dans ma main était fraîche et rajoutait à l'ambiance ardente.
Je l'ouvris et hurlai « Sors de là, connasse ! » Je crois que je ne maîtrisais pas très bien mes nerfs moi non plus. Je ne sais pas de quoi j'avais peur ; d'avoir peur peut-être ou même pire : de me dégonfler.
Elle était lourde et son arme m'impressionnait, mais en jouant sur l'effet de surprise je pus la jeter au sol et m'emparer du rasoir sans trop de mal, puis le lancer bêtement entre des platanes ombrageant sa voiture dans le faisceau des spots à led pointillant le parking.
Je repris mon souffle sous les insultes de la jeune femme. Elles évoquaient un problème en rapport avec les testicules de mon père, ce qui me fit presque sourire, vu qu'elle avait probablement raison.
Un vent léger s'était levé et aérait l'odeur ferrugineuse que dégageaient ses coupures. Le temps allait encore tourner à l'orage. Nous étions dans l'été le plus orageux de ces dix dernières années, le taux d'hygrométrie avoisinait les cent pour cent et ses cheveux qu'elle portait frisés moutonnaient comme des fous sur son front et dans sa nuque.
Après et même pendant un stress, je prête souvent attention à ce genre de détail prosaïque ; peut-être que je déréalise ou bien est-ce défensif, toujours est-il que c'est ce que je retiens plus tard, occultant même parfois la source du stress.
Elle se taisait à présent. Nous nous taisions ensemble, et ce partage me choquait un peu. Nous n'étions pas dans une communion d'esprit et le fait même d'y avoir pensé ne serait-ce que dans ces termes me dégoûtait vaguement.
« Tu veux une clope ? J'ai pas de mouchoir mais tu devrais t'essuyer, ça dégouline sur ton teeshirt. »
Je pensai aussi T'es complètement conne pourquoi tu fais ça, mais je me la fermai. Je lui présentais la Dunhill légèrement extirpée du corps des autres clopes serrées dans le paquet. C'était comme cela que je les trouvais irrésistibles d'ailleurs, et à chaque fois que j'avais repiqué au truc (j'en étais à la troisième tentative), ç'avait été devant une tige à moitié offerte dans un paquet ouvert. Elle tira la sèche toujours sans un mot et je pus me gratter avec son merci.
« J'ai ma copine Dottie qui doit me chercher sur la piste. Depuis le temps que je suis sortie elle doit même se taper les chiottes et le vestiaire. Je vais aller lui dire que je suis toujours dans le coin. Tu veux venir ? »
La jeune femme souffla une bouffée devant elle. Elle était assise, adossée à la roue avant gauche de son véhicule, tandis que je me tenais prudemment à côté d'elle, mais accroupie.
« C'est quoi ton nom ? » J'hésitai avant de lui répondre. Elle ne semblait pas gênée par ce qu'il venait de se passer et paraissait même écouter attentivement le brouhaha en sourdine qui sortait de la boîte de nuit par vagues avec les sautes du vent.
« Rachel, et toi ? » Elle répondit aussitôt « Amira » et je sus qu'elle mentait, elle n'avait pas une tête de feuje. Mais elle avait de la répartie visiblement et ça me plut. Pourquoi, je l'ignore encore, mais le mensonge sorti de sa bouche pour créer ce premier lien entre nous était un effort que j'appréciais in petto.
« Finis ta clope, Amira, et nous allons rejoindre ma copine. Tu veux bien ? »
« ouais ».
Bon...
(à suivre)
Je mentirais si je disais que je n'en ai pas grillé une en lisant.
RépondreSupprimerAh ! le temps !...
Va pleuvoir.
Intrusion dans le "sauvage" ici où se révèle une sensualité incroyable.
RépondreSupprimer"Elle se taisait à présent. Nous nous taisions ensemble" et ce qui suit, traduit la promiscuité de ce premier silence de façon palpable, je l'"entends".
La maîtrise des temps où tu nous ballades nous ravit (à double sens), et alors, ce passage là : "je pouvais voir sur son avant-bras d'anciennes rayures boursoufflées, dont je me demanderai plus tard en y posant mes lèvres qui ou quoi elles avaient soldé" c'est ... c'est d'la bombe BB !
ça va peut être pas ... j'le dis quand même : c'est grave sexy ton texte !
Oh pétard c'est chouette ! Même que je me suis déréaliser sur le coup !
RépondreSupprimertu veux que je te dise ? ben les gros mots ça te va pas... le "connasse" fait vraiment étranger par exemple...
RépondreSupprimermais l'exotisme de la scarifiée fait passer la pilule ;-)
@Luc : ah oui, tu as mal à tes articulations ? :)
RépondreSupprimer@Kouki : Bon... contente que ça te plaise. (ne me parle pas de maîtrise des temps je suis une bille en français)
@Sanchez : alors c'est que ça marche, tant mieux :)
@Mâme K. : tu ne m'as encore jamais entendue te traiter de connasse, c'est pour ça que tu dis ça :)
Et bien quand tu t'y mets, tu balances......
RépondreSupprimerBonne soirée !
@Patriarch : hello Patriarch, bonne fin d'année à toi et à tous les tiens :)
RépondreSupprimerJ'ai lu, j'attends, je savour, ça me plaît (banal, désolée !), très visuel, forcément très intérieur, continuez pour mon (désolée, je suis égoïste sur ce coup-là) plaisir de vous lire.
RépondreSupprimerMais c'est tu me pousserais à m'y remettre avec ta Dunhill à bout doré. C'est à suivre, on suivra. Quoi ? Je l'ai déjà dit ? Ben oui, quand on aime on ne compte pas.
RépondreSupprimerCette plongée dans un rapport paroxystique est crue, dure , violente et terriblement palpitante. On entend , en sous texte, les respirations des deux femmes qui se mesurent, s'épient, se jaugent. On sent une odeur fauve de sang ,de sueur , de terre que la dunhill vient adoucir. Quelque chose de terriblement profond est en train de se nouer là qui demande un engagement total de la narratrice, elle le sait, cela, la fouaille mais elle y va. Dans un rapport brutal, bestial, trivial où des gestes banaux rituels servent de pansements et de passerelles entre les deux protagonistes, se joue la fécondation d'une solidarité primitive, essentielle . Nous assistons à la gésine d'une rencontre. Il y a de la pulsion sexuelle mais ce n'est qu'un outil, un langage pour quelque chose de plus important, des nœuds qui vont s’enchevêtrer, s’emmêler. Anna de Sandre ouvrent de nombreuses pistes, la scarification n'est que l'incision de bubons plus profonds . Il y a chez l'une comme chez l'autre des plaies enkystées. Le voyage dans la déglingue ne fait que commencer, l'une campe la raison, l'autre la folie, laquelle des deux va entrainer l'autre et Dottie , dans tout çà , quel sera son rôle?
RépondreSupprimerJoli suspense de fin d'année . Le langage mélange d'argot, de terme technique , d'allusions érotiques plante un décor fort crée un style d'où surgit l'histoire mandibulaire surement, patibulaire selon les moments , nous verrons.
tu oserais pas ?!...
RépondreSupprimer« Sors de là, connasse ! » Euh, je voulais dire : "Tous mes vœux".
RépondreSupprimer@Frédérique : "très visuel" ? soupir... je ne peux pas vous répondre, vous êtes photographe, mais on se fout de moi tous les jours pratiquement avec ça :o)
RépondreSupprimer@Zoë : tu entends le grésillement de la première bouffée dans la flamme du briquet ?
@Verroust : "On sent une odeur fauve de sang ,de sueur , de terre que la dunhill vient adoucir." parfois Verroust, vous m'étonnez. Comment cela a-t-il pu m'échapper ?
@Mâme K. : j'ose tout, et c'est même à ça qu'on me reconnait (voix de Lino Ventura)
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RépondreSupprimerEn plus d'être douée, vous la jouez modeste et ironique. Fallut il que je déconnasse pour me risquer, sans mégoter, à ce brin d'analyse !
Verroust, détrompez-vous, je suis sincère. Je n'avais pas vu ce manège olfactif, et pourtant il est évident.
RépondreSupprimerMerci, J'aime le verbe, parlé ou écrit , on se comprend bien lui et moi. A votre service!
RépondreSupprimerL'occasion m'était offerte de placer le "je déconnasse" , je n'allais pas la laisser passer.
Verroust est un générique, Patrick est l'original avec ses élans.
Bon Réveil!
Patrick est l'orignal avec ses élans ?
RépondreSupprimerTst tst, je n'aurai jamais cru que les dunhills puissent avoir cet effet-là. (Mme de K, si elle pourrait, ne la tentez pas, elle résiste à tout sauf à la tentation :0)).
RépondreSupprimerle cri du coupe chou est tout de même terrifiant. une belle année :)
RépondreSupprimer@PhA : le rire est l'avenir de vos répliques :o)
RépondreSupprimer(lieu commun aragonais)
@Gondolfo : Belle année à toi Gondolfo.
Là, y'a de la matière déjà ! Ouah !
RépondreSupprimerJ'aime ça (entre autre) : "Elle fréquentait des gens qui lui faisaient du bien, ou qui agissaient pour son bien, jusqu'à ce qu'elle développe une migraine formidable et vomisse aux toilettes ou sur mes chaussures." Ca réussit à couvrir le personnage, à mettre une couche ironique...
Concernant les Dunhill, dans les milieux pas prout prout, elles avaient une image de clope pour gonzesse...
@Gilles : merci de me lire. Il faut que j'aille lire tes vases, j'ai pris du retard.
RépondreSupprimer(Tu fumes des Gitanes maïs sans filtre, donc ?) :o))
Je suis en retard, mais moi aussi, j'aime beaucoup.
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