samedi 3 septembre 2011

Un froid sec (3)

(...) Et puis le tourbillon qui nous accueille en sortant du magasin, moi et mon cabas à carreaux écossais bordeaux. Les flocons sur ma langue apaisent le feu de la honte, la lumière fait pleurnicher mes yeux et le trajet du retour est une promenade quelque part du côté est des Montagnes Rocheuses. Le vent est léger, l’hiver encore timide, mais c’est le Chinook qui me cingle, le sec « mangeur de neige » qui fait renaître le printemps. J’aurais un bonnet à oreillettes, je l’ôterais en tirant le bouton pression sous mon menton. Je n’ai plus de cabas. J’avance sur des raquettes et je m’immobilise quand je croise un caribou. Des érables et des épinettes ont remplacé les tilleuls et les pins parasols. Je ne rentre pas à la maison, je pars.

C’est drôle la douceur qu’il peut y avoir dans cette décision. Elle contraste tellement avec la force à mettre dans cet arrachement au monde qui nous tenait jusqu’alors par les épaules ou le bord du chandail. L’éprouverai-je quand je partirai pour de bon ? Vivre autrement qu’avec mon poing dans la bouche, des paroles simples au point mousse et des pelotes douces à frotter contre ma peau, c’est ce qui m’ attend peut-être si j’ose un jour tuer Mutter.

J’avise un muret discrètement abrité où je m’arrête pour fumer une cigarette. J’aspire et recrache vite, la fumée dans le froid est épaisse, et mêlée à mon haleine, on dirait que j’exhale des taffes à tire-larigot. Penser vite, rêver vite, imaginer à toute vitesse, la tige dure peu et et je ne dois rien sentir en rentrant. 

Viens mon amour, viens me chercher, si tu existes fais-le maintenant.
 
Je marche avec un gravillon dans la chaussure, qui imprime au fur et à mesure du trajet un poinçon à la semelle, et cette marque appliquée ajoute une valeur à mon désagrément, comme l’or enfin garanti d’un orpailleur après des heures d’errance. (...)

22 sursauts d'indignation:

  1. C'est formid', franchement, j'peux pas dire mieux.
    J'aimerais qu'il y ait tout un bouquin autour (peut-être est-ce le cas ?)

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  2. Merci Sophie :)
    Je sais pas encore quoi en faire, mais j'ai toute l'histoire dans la tête... alors oui, ça doit être jouable...

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  3. Il y a des livres qui couvent en vous Vous avez votre écriture, probablement assez travaillée mais qui reste sauvage et naturelle,avec ses moments de furie et ses instants d'étrange calme. Vous avez des histoires plein la tête. Des fragments de vie avec une frontière étroite, une porosité, entre le vécu,la psyché,les fantasmes, la vie rêvée. Les passages à l'acte entre la sortie de la « normalité » et le domaine des «  interdits » n'est pas très loin . Tout pourrait basculer, l'interdit devenir la norme et les normes du commun des mortels,l'interdit. Tout cela est ancré dans le quotidien,avec parfois de puissants élans poétiques. Oui, vous portez plusieurs ouvrages.

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  4. @Verroust : ah ? Les personnages que je mets en scène sont loin de moi. J'aime inventer des histoires et rendre crédibles le plus possible des personnalités que j'imagine. Ça m'intéresse pas mal, ce qu'il y a sous la peau des autres.
    (vous êtes de confession freudienne, non ?)

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  5. La nouvelle présentation aère vos textes, la blogroll est un peu plus compliqée à utiliser mais on s'y fait.

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  6. Merci Verroust. Oui pour la blogroll c'est pénible, mais je ne sais pas tripatouiller le CSS, et je n'ai trouvé que cette formule pour le moment avec cette présentation de texte. Dès que je trouve mieux, je modifie.

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  7. Nom de Zeus, que c'est beau !

    Pas besoin de revenir en arrière, le cabas à carreaux écossais bordeaux est aussitôt là.

    "J’aurais un bonnet à oreillettes, je l’ôterais en tirant le bouton pression sous mon menton. Je n’ai plus de cabas. J’avance sur des raquettes et je m’immobilise quand je croise un caribou. Des érables et des épinettes ont remplacé les tilleuls et les pins parasols. Je ne rentre pas à la maison, je pars." :

    J'adore ce conditionnel chargé d'exprimer des faits imaginaires (hypothétiques), censés se dérouler dans un futur si imminent qu'il se confond avec le présent. Et le passé composé enfonce le clou : "Des érables et des épinettes ont remplacé les tilleuls."
    Le conditionnel, par excellence mode fictionnel (comme l'écrit Sylvie Germain dans "Les personnages"), est foisonnant de possibles narratifs et laisse un ample espace au doute, à l'inopiné.
    Nous sommes dans l'écoute et l'étonnement. Il n'est pas aussi chimérique qu'il y paraît.
    Et le conditionnel dit peut-être les doutes du romancier à enfermer ses personnages dans telle ou telle situation :)

    Et qu'est-ce que j'aime cette image de la fin : le gravillon dans la chaussure comme valeur ajoutée au désagrément !

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  8. Michèle:

    By jove:

    Votre commentaire est d'une pertinence avec une analyse poussée. Il en est très instructif!Nom De Zeus

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  9. Hou là ! Patrick, je n'y ai aucun mérite. Je n'invente (hélas :) rien de ce que je dis. Je me contente de faire jouer en cascade ce que je lis. Les commentaires ouverts permettent de fixer des bribes de ce qui se passe pour nous lecteurs avec un texte. Que les écrivains (ici AdS) en soient remerciés :)

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  10. Patrick, je découvre "By jove" :), j'ai tendance à oublier le romain au profit du grec. Mais je le replacerai. Voyez, je recycle tout :)

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  11. Τρίτη φορά, peut-être vous moquiez-vous de moi, mais je n'utiliserai pas la corbeille pour mes deux précédents commentaires :D (grand sourire)

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  12. Michèle:

    Par Odin ! Me moquer point n'oserais je!
    Vous avez très bien perçu comment ADS saisit son personnage dans son intégralité, comment elle réussit à le faire s'évader dans un imaginaire qui l'aide à vivre , à trouver un petit répit,dans à sa vie, perçue comme une vie de M....e . Ce texte est plein de métaphores qui semblent tirées de quelques revues de tricot, "parole douce au point mousse", d'audaces velléitaires de midinette " si j'ose tuer Mutter""penser vite, rêver vite"" viens mon amour" "ne rien sentir". ADS, point à point tricote son personnage, vous avez bien montrée son travail sur les modes et les temps qui lui permet de conjuguer des temporalités simultanées. Ce texte est construit avec une adresse de Sioux, sa limpidité rend d'autant plus utile votre travail de scout, éclaireur par Thor!

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  13. @Michèle et Patrick : Bon... je sors les amuse-bouche et le Tariquet ?

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  14. @Anna : Ah le Tariquet, oui oui ; "premières grives". J'a, rive, j'a, cours, j'a, vole bien :)

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  15. Oh, vous êtes du coin Michèle ! fallait le dire tout de suite :o)

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  16. Faute de grives, je "garbure" au merlot, m'en trouve déconfit!

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  17. La garbure c'est sacré, Verroust. Attention...

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  18. Ah oui! Je veux que c'est jouable! C'est encore plus flagrant ici. Un univers si doux et si dur en même temps... Au boulot, Madame! (Les gens qui me disent la même choses m'exaspèrent!;)

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  19. (Moi j'veux un jour goûter au Tariquet, sinon je retiens ma respiration.)
    :0)

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  20. hello,
    je découvre juste votre blog, très beau. Si vous ne connaissez pas celui de Thomas Vinau, allez-y sans hésiter.
    Martin P.

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  21. D'accord avec toi Sophie, ça ressemble à un début. Elle s'en ira de sa cabane au Canada, sans son cabas. Ou peut-être pas. Si tu as l'histoire Anna, tu nous la raconteras, dis ? (maintenant que je t'ai vue, dire que j'ai failli te rater !)

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  22. Ah ben oui, la blogroll il m'a fallu un temps fou pour la trouver.

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