Il y avait, sur le chemin de Berdoues, un chien que je croisais parfois et qui, pour peu qu'on montrât un peu d'intérêt pour les bêtes – ce qui n'était pas mon cas –, vous suivait du regard en souriant de toute sa gueule, assis sur l'herbe ou un tapis de feuilles, alors que son pelage crasseux, ses côtes apparentes et ses griffes cassées indiquaient qu'il était en souffrance, ou au moins négligé par son maître.
Je savais qu'il souriait à ceux des passants qui avaient du goût pour les animaux, car des clients des rares commerces que je fréquentais m'en avaient parlé après épuisement du sujet du temps qu'il fait.
A moi il ne souriait pas, mais tendait son cou sans me perdre du regard tout le temps que je mettais à le dépasser sur le chemin, et sans qu'il essayât pour autant de me suivre. Il se postait toujours au même endroit, ou en tout cas s'y tenait les fois où j'empruntais cette voie bourbeuse et malheureusement unique, qui faisait traverser les champs bordant l'extérieur sud du village, et où l'on paysannait encore.
Mes traversées étaient régulières, puisque je réapprovisionnais le couple dont je partageais la maison hôte depuis quelques mois avec les denrées du magasin d'alimentation du village le plus proche, qui était tout de même à trois kilomètres de chez eux.
J'ai oublié, prudemment sans doute, les circonstances qui m'avaient conduite chez eux, mais c'était toujours elles qui organisaient ma vie, car je n'avais pas de goût pour les décisions, et je souffrais d'une nonchalance qui m'empêchait d'agir autrement que dans l'urgence.
L'urgence, donc, sûrement elle, m'avait fait sortir d'un mauvais contexte, et mon manque d'entrain me faisait traîner sur leur canapé convertible entre la fenêtre basse et le meuble télé du salon d'interminables rêveries alimentées de lectures ou d'état d'hébétitude dans lequel me plongeait l'absence de projet, quelle que soit la longueur de son terme.
Je ne payais pas de loyer, mais je devais par contre régler le montant des courses une semaine sur deux, et trouver le moyen de gagner l'argent des commissions m'occasionnait un stress qui gâchait mon sommeil, et était la principale source de conflit entre eux et moi, l'autre motif de dispute étant que je refusais de coucher avec le mari pour compenser mes fréquentes peines d'argent, ce qui aurait pourtant soulagé sa femme, qui appétait à peu près autant qu'un cristal de roche, alors que lui pouvait jouir même de la tiédeur de ce caillou.
Il n'insistait jamais, en parlait comme par hasard, ou pour meubler une conversation laconique, ce qui me faisait supposer qu'il n'avait jamais trompé sa femme, et que la frustration de ne pouvoir la posséder autant qu'il l'aurait souhaité n'empêchait pas son amour pour elle. (...)
Je savais qu'il souriait à ceux des passants qui avaient du goût pour les animaux, car des clients des rares commerces que je fréquentais m'en avaient parlé après épuisement du sujet du temps qu'il fait.
A moi il ne souriait pas, mais tendait son cou sans me perdre du regard tout le temps que je mettais à le dépasser sur le chemin, et sans qu'il essayât pour autant de me suivre. Il se postait toujours au même endroit, ou en tout cas s'y tenait les fois où j'empruntais cette voie bourbeuse et malheureusement unique, qui faisait traverser les champs bordant l'extérieur sud du village, et où l'on paysannait encore.
Mes traversées étaient régulières, puisque je réapprovisionnais le couple dont je partageais la maison hôte depuis quelques mois avec les denrées du magasin d'alimentation du village le plus proche, qui était tout de même à trois kilomètres de chez eux.
J'ai oublié, prudemment sans doute, les circonstances qui m'avaient conduite chez eux, mais c'était toujours elles qui organisaient ma vie, car je n'avais pas de goût pour les décisions, et je souffrais d'une nonchalance qui m'empêchait d'agir autrement que dans l'urgence.
L'urgence, donc, sûrement elle, m'avait fait sortir d'un mauvais contexte, et mon manque d'entrain me faisait traîner sur leur canapé convertible entre la fenêtre basse et le meuble télé du salon d'interminables rêveries alimentées de lectures ou d'état d'hébétitude dans lequel me plongeait l'absence de projet, quelle que soit la longueur de son terme.
Je ne payais pas de loyer, mais je devais par contre régler le montant des courses une semaine sur deux, et trouver le moyen de gagner l'argent des commissions m'occasionnait un stress qui gâchait mon sommeil, et était la principale source de conflit entre eux et moi, l'autre motif de dispute étant que je refusais de coucher avec le mari pour compenser mes fréquentes peines d'argent, ce qui aurait pourtant soulagé sa femme, qui appétait à peu près autant qu'un cristal de roche, alors que lui pouvait jouir même de la tiédeur de ce caillou.
Il n'insistait jamais, en parlait comme par hasard, ou pour meubler une conversation laconique, ce qui me faisait supposer qu'il n'avait jamais trompé sa femme, et que la frustration de ne pouvoir la posséder autant qu'il l'aurait souhaité n'empêchait pas son amour pour elle. (...)
« A gauche juste après » , vous trouverez une petite nouvelle concise, ronde pétrie d'un humour distancié. L'entame se fait avec un chien en quéte d'affection qui prend ce qu'on lui donne . Les histoires contées par Anna de Sandre ont leur comptant d'arrière fond glauque,accepté. Ici, il s'instille, doucement, par petites touches impressionistes.L'héroine traverse l'aventure avec son mal être et une solide résistance à ce qui ne lui agrée pas. Elle est ballotée par elle même, mais ne se laisse pas balloter et regarde avec acuité ce qui se joue autour d'elle. L'homme, comme le chien attend de l'affection, aimerait du sexe pour décharger sa femme qui « appétait » pas plus haut que son cul, « cristal de roche ». Lui non plus ne demande rien ,vraiment, il suggère comme le chien sourit aux passants. L'histoire est agréable à lire, elle me fait penser à Maupassant.Elle est terrienne, glaiseuse,elliptique, elle s'inscrit bien « dans la sobriété du temps qu'il fait ».
RépondreSupprimerMais je le connais, ce chien.
RépondreSupprimerSourire.... belle journée. ...Amicalement
RépondreSupprimerTrès réussie, la nouvelle présentation, j'aime beaucoup ces tons que j'ai utilisés dans les années 70 80 en éditant de l'ethnographie régionale et maritime. Ils correspondent à l'atmosphère des textes,apportent de la sérénité et de la chaleur, les mettent en valeur.
RépondreSupprimer@Verroust : Merci de votre lecture. (Maupassant vous l'avez lu dans une traduction en hébreu, n'est-ce pas ?)
RépondreSupprimer@Andrem : Il est donc à vous ?
@Patriarch : à toi également.
@Verroust² : Merci.
GdM: Horlà loi divine!
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