Ou bien vous pouvez lire le texte complet ici :
(...) Dottie rêvassait sur une banquette à l'écart. Seule. Elle avait rafraîchi son maquillage et tenait ses genoux serrés. Elle voulait un enfant sans père et si elle avait été soule elle aurait même fait le poirier pour mieux garder le jus dans son ventre.
Je lui présentai Amira d'un haussement d'épaules. Nous nous assîmes en face d'elle, écoutant la musique et regardant le théâtre des groupes qui suaient et hurlaient le temps d'oublier que demain frappe au lit au bout de chaque nuit.
Dottie souffla brutalement par le nez et son mépris à l'égard d'Amira me fit marrer. Elle me regarda rire, les lèvres pincées, et je croisai machinalement les bras alors que je ne me sentais pas sur la défensive. Elle sortit son portable et pianota des texto avec dextérité, signifiant par là que je pouvais bien aller me faire foutre. Amira se tenait avachie et nous tournait presque le dos. Elle regardait attentivement les danseurs, comme si elle s'attendait à en reconnaître ne serait-ce qu'un. Ça m'effleura d'ailleurs, car après tout je l'avais trouvée sur le parking de la boîte, et peut-être qu'elle n'était pas seule.
Curieusement, je souhaitais qu'elle le soit ; que personne ne la connaisse ; qu'elle vienne de nulle part et même qu'elle n'ait pas de passé. Toute neuve à l'intérieur mais en conservant ses cicatrices, parce que je commençais à m'y habituer, à ses éraflures. Elles participaient à son charme bancal et cette violence étalée et fondue sur sa peau dans un beige à peine plus rosé, qui lui avait apporté une paix provisoire après chaque incision, qu'elle avait retourné contre elle et non sur autrui, cette violence me paraissait douce comparée à la minceur du matelas où je claquais mes nuits en plusieurs fois, insomniaque et dévorée par les puces, meurtrie aux épaules et aux lombaires mais vivante et bêtement reconnaissante de l'être.
Je réalisai dans le même temps que je voulais qu'elle ait besoin de moi. Furieusement. Urgemment. Gênée, je m'étirai et fis mine de me lever pour aller chercher un verre.
Amira ne m'en laissa pas le temps. Elle se leva brusquement et vint s'asseoir à côté de moi. Je me rencognai au fond de la banquette. Cette nouvelle proximité me mit mal à l'aise et je frottai mon nez l'air faussement vague.
Dottie regardait à présent ses ongles, les curait et les mordillait énergiquement, ce qui voulait dire qu'elle s'emmerdait et qu'il faudrait bientôt partir. Je lui demandai par gestes de bien vouloir aller chercher mon verre et elle soupira avec agacement une fois levée.
Quand elle s'éloigna l'air devint plus respirable et l'étau qui étreignait mon estomac depuis mon retour dans la boîte donna un peu de mou. Amira se pencha et articula à mon oreille :
« Tu vois cette femme qui bouge bien, à gauche du pilier derrière les trois corniauds qui gesticulent ? Elle doit avoir une quarantaine d'années, facile. Et le gosse là-bas avec le tee shirt vert et blanc, il la regarde depuis dix minutes avec son désir timide et ses mains crispées alors que s'il lui en laissait l'occasion, elle lui ferait sept tresses et le raserait comme Dalila avec Samson, tu peux me croire. »
Mon oreille chauffait et je me sentais m'empourprer. Le parfum de cette fille ressemblait à du santal, et moi j'adore ça, le santal. Dans mon rêve dans le Montana, le garçon vacher à qui je servais des pommes, il sentait exactement la même odeur...
La femme dont elle me parlait était commune, mais elle dansait avec sensualité et avait un beau sourire. Dottie ne revenait pas du bar. Si on ne lui obéissait pas au doigt et à l'œil on était puni, donc elle avait dû quitter la boîte et rentrer chez elle.
« Ma mère était comme ça, très belle, poursuivit Amira, on avait très peu d'écart. J'ai détesté sa jeunesse. Pas parce que les garçons qui me plaisaient voulaient coucher avec elle, ça, je le trouvais normal. Je l'adorais, donc je comprenais que le monde entier l'adore avec moi. Ce que je n'ai pas supporté, jamais, c'est que cette proximité autorise les hommes qui la baisaient à vouloir en croquer avec moi. Plus je les repoussais, plus ma mère qui ne comprenait rien trouvait que décidément, j'avais pas hérité sa grâce. »
En se redressant un peu elle tendit la main vers ma bouche et en caressa les lèvres avec son pouce, comme si mon rouge avait débordé et que ça l'offensait. Je saisis son poignet et y déposai un baiser, déclenchant sous sa peau un point de pulsation sur lequel je tins mes lèvres appuyées avec ferveur.