lundi 6 février 2012

L'heure d'y aller

J'ai boutonné
samedi avec dimanche,

j'ai jeté les lacets
qui tenaient
mes chaussures
dans la bouche
du vide-ordures,

j'ai fait monter ma fièvre en posant le thermomètre sur le radiateur,

j'ai barbouillé
ma figure avec
les cendres pour le linge,

j'ai découpé les
ta-
lons
de toutes mes
chaus-
settes,
et je me suis postée
à la fenêtre :

dans les arbres
les oiseaux m'attendaient
pour LE GRAND VOL,
mais Maman m'a crié :
« TU VAS QUAND MÊME A L’ÉCOLE ».

lundi 9 janvier 2012

L'ombre a tourné (2)

 A l'époque où j'ai  écrit ce texte, j'aurais aimé trouver cette illustration de Luc Lamy pour l'accompagner :

Luc Lamy


J'ai du mal à décrire ce moment où William Cosne a décidé de ne plus venir nous voir. Je visualise à peine le gros insecte noir à cause du soleil d'automne rasant le mur derrière son visage tourné. Et puis, la trace laissée sur le crépi après le bruit sec et mou de son espadrille était légère, alors pourquoi ne pas dire que c'était tout autre chose : le ricochet d'un caillou de l'allée après une marche arrière un peu brusque, l'empreinte d'une vieille pluie, ou pourquoi pas le choc d'une balle de caoutchouc noire, répété avec force et précision par un bras jeune et longtemps fatigué par sa raquette ?
 
J'ai servi à nouveau à la tablée des verres d'antésite et de Jurançon, et le beau-père riait toujours, jambes écartées et tapant sur ses cuisses, Madeleine voulait absolument aider au service et ne servait à rien, accablée par la chaleur et les descentes remarquées de son mari, mon frère faisait semblant de lire le mode d'emploi d'un nouveau jouet pour sa fille, et les chats toléraient le chien de Belle-maman en le tenant à distance raisonnable, l'un couché de tout son long près de la table du jardin, et l'autre sur le rebord de la fenêtre, prêt à lui sauter au garrot en cas de rapprochement indécent des reliefs de l'assiette de charcuterie.
 
J'ai remercié William pour son « courage » mais il savait que les insectes ne m'indisposaient pas. Je crois que c'est là que j'ai su – les pieds nus dans l'herbe brûlée par l'été et lourde des excuses que je ne lui ferai pas –, qu'il n'exposera plus au village ni ses toiles ni ses manques de force et d'appétit. Deux, trois, quatre jours passeront, remplis des gestes qui vous paraissent quotidiens quand je les exécute avec peine, et donc vides comme des sacs à pain et des corbeilles à linge exposés dans une boutique « pour la maison ».
 
Puis, ce sera un silence plus insistant de l'autre côté de sa porte qui me donnera l'alerte. Je m'étonnerai de ne pas avoir entendu le bruit du portail et je trouverai probablement les clefs de sa voiture sous le pot fendu de l'aloès (il sait que je passe bientôt mon permis de conduire).
 
Je regarde la ligne de son dos et de sa nuque tranchée par son tee-shirt rouge et je serre les poings. Je ne sais pas retenir, empêcher ou forcer, mais je sais que les proches cessent de l'être avec de la volonté et le retour des lundis.
L'ombre a tourné, et les invités miment le contenu d'une conversation vulgaire et stérile. L'horizon bouché par les toits sera demain à la même place... Moi aussi, probablement.

jeudi 15 décembre 2011

Dans la suavité d'un soir

Le ventre chaud
d'un nid de frelons
éclipse
la maturité de la lune
au creux
d'un arbre fourchu

une mômarde en extase
bat des mains, jappe
« Montgolfières ! Montgolfières ! »
tandis qu'un
soldat
la met en joue
la pupille
étrécie dans son œil clair.

jeudi 1 décembre 2011

A gauche, juste après l'intersection (extrait)

Il y avait, sur le chemin de Berdoues, un chien que je croisais parfois et qui, pour peu qu'on montrât un peu d'intérêt pour les bêtes – ce qui n'était pas mon cas –, vous suivait du regard en souriant de toute sa gueule, assis sur l'herbe ou un tapis de feuilles, alors que son pelage crasseux, ses côtes apparentes et ses griffes cassées indiquaient qu'il était en souffrance, ou au moins négligé par son maître.
Je savais qu'il souriait à ceux des passants qui avaient du goût pour les animaux, car des clients des rares commerces que je fréquentais m'en avaient parlé après épuisement du sujet du temps qu'il fait.
A moi il ne souriait pas, mais tendait son cou sans me perdre du regard tout le temps que je mettais à le dépasser sur le chemin, et sans qu'il essayât pour autant de me suivre. Il se postait toujours au même endroit, ou en tout cas s'y tenait les fois où j'empruntais cette voie bourbeuse et malheureusement unique, qui faisait traverser les champs bordant l'extérieur sud du village, et où l'on paysannait encore.
Mes traversées étaient régulières, puisque je réapprovisionnais le couple dont je partageais la maison hôte depuis quelques mois avec les denrées du magasin d'alimentation du village le plus proche, qui était tout de même à trois kilomètres de chez eux.

J'ai oublié, prudemment sans doute, les circonstances qui m'avaient conduite chez eux, mais c'était toujours elles qui organisaient ma vie, car je n'avais pas de goût pour les décisions, et je souffrais d'une nonchalance qui m'empêchait d'agir autrement que dans l'urgence.
L'urgence, donc, sûrement elle, m'avait fait sortir d'un mauvais contexte, et mon manque d'entrain me faisait traîner sur leur canapé convertible entre la fenêtre basse et le meuble télé du salon d'interminables rêveries alimentées de lectures ou d'état d'hébétitude dans lequel me plongeait l'absence de projet, quelle que soit la longueur de son terme.

Je ne payais pas de loyer, mais je devais par contre régler le montant des courses une semaine sur deux, et trouver le moyen de gagner l'argent des commissions m'occasionnait un stress qui gâchait mon sommeil, et était la principale source de conflit entre eux et moi, l'autre motif de dispute étant que je refusais de coucher avec le mari pour compenser mes fréquentes peines d'argent, ce qui aurait pourtant soulagé sa femme, qui appétait à peu près autant qu'un cristal de roche, alors que lui pouvait jouir même de la tiédeur de ce caillou.
Il n'insistait jamais, en parlait comme par hasard, ou pour meubler une conversation laconique, ce qui me faisait supposer qu'il n'avait jamais trompé sa femme, et que la frustration de ne pouvoir la posséder autant qu'il l'aurait souhaité n'empêchait pas son amour pour elle. (...)

jeudi 27 octobre 2011

Le déhanchement pendulaire du balancier

A la façon d'une lettre ancienne
des souvenirs oubliés
affleurent au coin du tiroir
que la lecture d'un
livre entrouvre parfois
alors je dois m'enforcir d'un repos
ou d'un délice
pour toucher le bord
de cette châsse-reliquaire
empaumer sa poignée
et tranquillement la faire taire


aujourd'hui lave hier
tandis que demain gauchira
les peines qui me tordaient les mains
et sifflera un chant robuste
dans les ors d'un rondo inégal


je profiterai alors de la fine sueur
du battement à mes tempes
de l'odeur d'un mois clair
assaillant mes fenêtres
qu'il soit mars ou septembre
pour ajouter à ce trouble
en sortant à la faveur
d'un vent sec qui
emmêlera mes cheveux plus
sûrement qu'une étreinte.

jeudi 13 octobre 2011

Au coin des glissières

Une femme marquée
d'un trait
entre les deux omoplates
croise
parfois des hommes
petits, tassés sous la toise de
son regard étriqué
après un enfant
perdu dans le cloître
d'une mésaventure fade

et puis un jour froid
et laiteux
une menace volatile
taloche
son gosier
d'une peur âcre
au goût fielleux

alors l'un d'eux enlace
sa taille quand
elle chancelle au bord
d'un vide

 mais au moment de
le gifler
elle regarde crânement
ses yeux
et lit au noir
de son iris
la même histoire
à paupières lourdes

celle qui raconte les
agrippements
aux nœuds des cordes
saisonnières
pour se dresser et rechuter
dans le mitan
de croûtes anciennes

Et pour avoir vécu
tous deux
la vive dureté des
dénouements ils
blottiront (juste un p'tit peu)
leur fatigue et puis leur tête
flatteront de même ventre
et hanches prendront
de l'autre
à pleines mains
le moins semblable
à leurs misères
pour battre le jeu
de nouvelles cartes
à une vieille table de

jours pluvieux

et d'un drap mouillé
d'humeurs comme la mie
d'un pain perdu
ils inventeront en choeur
des prophéties incertaines
se tenant la joue le menton pour
jurer cracher oui, je t'aime

elle s'ouvrira comme
un recueil il glissera entre
ses flancs aussi aisément

que l'on frotte sur
les bordures d'un tiroir
un savon blanchi de
Marseille pour le
pousser dans les glissières
d'une vieille commode
familiale.

lundi 10 octobre 2011

Mordre la neige

Les flocons
rattrapent les traces
une sente

aurait dû marquer
l’endroit, le nouvel
espace blanc

le village dira bientôt
que Suzanne Follon est couchée
sur le froid
qu’il l’a rapidement
givrée
dans son gros anorak
comme elle l’était
par un grain depuis la ruine
du magasin

le vieux Bernard siffle
ses chiens
et maintient l'allure
du traîneau
du bois noir, des congères, voilà
tout ce qu’il croise

il respectera la morte
et attendra le printemps
pour la trouver
aux premiers nettoyages

ce sera son hommage
et puis la ville est si loin
qu'on peut ici

choisir l'heure
de son dernier soupir


car s'endormir dans la neige

quand le matin touche
les nuages
reste parfois
l'ultime douceur.

samedi 3 septembre 2011

Un froid sec (3)

(...) Et puis le tourbillon qui nous accueille en sortant du magasin, moi et mon cabas à carreaux écossais bordeaux. Les flocons sur ma langue apaisent le feu de la honte, la lumière fait pleurnicher mes yeux et le trajet du retour est une promenade quelque part du côté est des Montagnes Rocheuses. Le vent est léger, l’hiver encore timide, mais c’est le Chinook qui me cingle, le sec « mangeur de neige » qui fait renaître le printemps. J’aurais un bonnet à oreillettes, je l’ôterais en tirant le bouton pression sous mon menton. Je n’ai plus de cabas. J’avance sur des raquettes et je m’immobilise quand je croise un caribou. Des érables et des épinettes ont remplacé les tilleuls et les pins parasols. Je ne rentre pas à la maison, je pars.

C’est drôle la douceur qu’il peut y avoir dans cette décision. Elle contraste tellement avec la force à mettre dans cet arrachement au monde qui nous tenait jusqu’alors par les épaules ou le bord du chandail. L’éprouverai-je quand je partirai pour de bon ? Vivre autrement qu’avec mon poing dans la bouche, des paroles simples au point mousse et des pelotes douces à frotter contre ma peau, c’est ce qui m’ attend peut-être si j’ose un jour tuer Mutter.

J’avise un muret discrètement abrité où je m’arrête pour fumer une cigarette. J’aspire et recrache vite, la fumée dans le froid est épaisse, et mêlée à mon haleine, on dirait que j’exhale des taffes à tire-larigot. Penser vite, rêver vite, imaginer à toute vitesse, la tige dure peu et et je ne dois rien sentir en rentrant. 

Viens mon amour, viens me chercher, si tu existes fais-le maintenant.
 
Je marche avec un gravillon dans la chaussure, qui imprime au fur et à mesure du trajet un poinçon à la semelle, et cette marque appliquée ajoute une valeur à mon désagrément, comme l’or enfin garanti d’un orpailleur après des heures d’errance. (...)

mardi 23 août 2011

L'enceinte

Marthe m'agace. Je pense que je le lui dirai un jour. Je ne fuis pas, je reviens toujours et elle n'est jamais tant amoureuse qu'au bord d'un supposé drame. La dernière fois qu'on a couché c'était silencieux et sans joie, mais nous recommencerons tacitement, parce que c'est dans l'ordre des choses.

En m'habillant pour sortir sa voix a tenté de me cravater d'un cri plaintif et elle m'a dit que j'étais un fouteur de camp sédentaire. Qu'elle l'acceptait parce que ça me faisait revenir dans ses draps. Elle a peut-être raison, et je n'insisterai pas là-dessus tellement j'ai besoin qu'elle ait le dernier mot pour ne pas me sentir égoïste. Je ne sais pas si c'est la certitude de la rabrouer bientôt, mais aujourd'hui je me sens prêt à sortir sans bulle, je le sais dans mon ventre et les frissons de ma peau. Des papillons et des fourmis m'habitent. Je suis une ville dans une ville.
Les immeubles ce matin m'inquiètent moins que d'ordinaire. Je ne sais pas pourquoi mais même en prêtant l'oreille, j'ai le sentiment qu'ils absorbent les bruits comme les enceintes que j'ai bourrées de laine de mouton pour que le son ne rebondisse pas dans l'auditorium. Je marche dans ma ville comme au milieu des lampes et des condensateurs de liaison de l'ampli que j'ouvre depuis quelques jours pour l'améliorer. Je soude des fils,  branche en parallèle, fore des trous pour ajouter des interrupteurs et me passer du préampli qui fait perdre du rendement et de la qualité à cette merveille des années soixante-dix acquise pour trois francs six sous au vide-grenier de Fontaine Lestang dimanche dernier, et marcher parmi les gens apaise enfin ma frénésie. Elle est aussi belle qu'un tuner, plus désirable qu'un boîtier d'abord vide que j'ai garni peu à peu des magies achetées dans la revue des audiophiles, et jusque là je ne m'en étais pas rendu compte.

Marthe m'affuble d'une bulle pour domestiquer mes angoisses du dehors quand je ne peux plus être dans le dedans des choses à bricoler, alors que j'ai besoin d'une caisse de résonance, mais c'est un quiproquo parmi tant d'autres entre nous.

Ma ville est l'ampli dont je veux améliorer la qualité de son. Cette analogie m'oxygène tellement que ses toits m'évoquent une canopée, et la trouée bleue entre les barres du quartier commercial figure un lac quelque part dans le Montana où je nage de toutes mes forces pour lutter contre le froid et le courant, et surtout battre à la course le pluvier argenté aux aisselles noires qui file par dessus ma tête. La pureté du son qu'il émet en criant sa défaite alors que je rejoins la rive éclate ma bulle, et je crois dévisager les passants pour la première fois. Je vais en reproduire l'exacte qualité, et il m'est égal que la foule que je traverse ne le sache pas.

***

Texte écrit et publié dans le numéro 9 de la revue photo Raise pour illustrer une série photo.
Je remercie chaleureusement Mat Hild et Julien Marsay, le responsable littéraire, qui m'ont proposé de participer à cette aventure.

jeudi 30 juin 2011

Un froid sec (2)

(...) Quand Mutter m'envoie faire les courses, elle est généralement au fond de son lit, ou bien elle a reçu des menaces de la banque.
Castagnon, le visage fermé, me regarde traîner mon panier chargé et se demande comme moi ce que je vais inventer pour alourdir l'ardoise à la caisse. Nous sommes rares à avoir un compte chez lui, probablement parce qu'il l'a possédée un jour et qu'elle a fait semblant de jouir avec cet art de la simulation qui lui avait toujours permis de profiter de la reconnaissance des partenaires qu'elle savait choisir, quelconques et presque laids, empotés et malheureux au point de la confondre avec une déesse venue faire de leur vie une explosion de joie et de chants d'allégresse.
Elle se lassait rapidement du rôle, et un matin ils ouvraient les yeux et ne voyaient plus que la tête que tirait Mutter sur l'oreiller, c'est à dire le visage d'une femme qui voulait un peu savoir pourquoi Dieu l'avait faite, et pourquoi se poser la question pouvait l'entraîner à se mettre en scène dans des pièces où elle incarnait toujours un personnage principal qui ne voulait rien faire ni s'impliquer jamais, de préférence quand on lui demandait urgemment le contraire bien sûr, et une même pleutrerie m'unissait d'un pacte empathique à ces cloches, si bien que nous avalions tous sa soupe à la grimace et qu'elle croyait peut-être qu'on lui trouvait bon goût.
Ils hésitaient ou insistaient mais se retrouvaient invariablement congédiés un jour ou l'autre, le désir encore à la main et le cœur bondissant comme si enfin ils avaient mangé tout leur pain noir alors qu'ils étaient au moment où le chariot allait dévaler la pente.
L'épicier est l'exception qui l'a pénétrée en se frayant un chemin doucement sous ses jupes et qui avant de la quitter a posé la clef de son magasin sur la table de nuit.
Ca ne me réjouit pas trop de penser que je mange souvent grâce à ses fesses, mais comme je ne sais pas encore très bien où je tiens le plus à placer mon orgueil, j'élude cette gêne en réfléchissant à ce que je vais lui préparer en rentrant des courses, salade libanaise, poulet au curry ou seulement du pain dur si par malheur Castagnon me fait quitter sa boutique sans mes achats. (...)

mercredi 15 juin 2011

Un froid sec (1)


" (...) La première neige me surprend sur le trajet des commissions. Elle est précoce avec de gros flocons déchirant le ciel en morceaux émaciés, me réveille à tomber presque drue dans mes cheveux et sur mon visage à découvert, à mouiller ma nuque et mon cou comme les coups de langue froide d'un chaton qui aurait bu dans le creux d'un glaçon en fonte, et je ne sais pas si je dois en éprouver de la reconnaissance ou bien du ressentiment, en tout cas pas les deux en même temps avec mon sens des contraires qui m'empêche d'incorporer des nuances trop contrastées dans ce que je dis ou éprouve, et cela au point de figurer un monolithe quelquefois dans des situations extrêmes qui requièrent davantage de couleurs sur la palette du système D.

J'en veux dans un premier temps à l'hiver parce que les crises de Mutter vont recommencer et croître, que les pas de notre sempiternel menuet vont éreinter mon corps et bouleverser mon souffle, que la focale de mes désirs va se resserrer autour de ses lubies et que l'impérieuse nécessité de la fuir va me quitter comme un vêtement sale glissant à mes pieds et me revenir seulement vers le mois d'avril.

Certes la saison va calmer la fureur du monde tel qu'il va, et reposer mes sens et mon esprit trop lents pour l'adapter à ce qu'il ne me laisse pas encore le temps de savoir devenir, bien sûr son silence me laissera prostrée des heures entre hébétude et méditation, moments délicieux et vains que je goûte encore en le payant d'un recul de mon avenir, mais cette année voit arriver mes dix-huit ans, âge où je pourrai légalement la quitter, aussi je ne me sens pas le droit d'accueillir cette hâtive saison dans la joie qui m'empoigne d'habitude dès ses premières manifestations, et c'est l'air presque buté que j'entre dans l'épicerie de Castagnon qui pointe la réception d'une de ses commandes, le bon de livraison posé à même le dessus du plus haut carton de sa palette. (...) "

vendredi 13 mai 2011

Rupture de la traction

Au lendemain
de la tue-cochon
nous rentrons à la nuit

tu conduis distraitement
tes mains
dont le toucher inattentif
n'agace plus

mes seins
sont posées sur le volant
inutiles et machinales

et pourtant

les pulsations la joie
brutale
et l'affolement
prennent mon corps quelquefois
comme à l'instant
où je tourne la tête
secouée d'une joie muette
devant une pelletée de roses
suspendues
à une ornière

tu me dis : « à quoi tu penses »
et je ne peux pas
te répondre qu'avant de
te fermer les yeux
je verrai encore dedans
l'ennui sertir
les rayons noirs de leur iris

ce même ennui qui
flottera
avec les pans de ta chemise
lorsque tu écraseras
soudain
la pédale d'accélérateur
jusqu'à la chute dans la rivière
dont seule
je sortirai indemne
pour t'enterrer à même la rive.

jeudi 5 mai 2011

Jackie

Elle dit : « au r'voir-au r'voir »
affairée à ses jeux
absorbée et touchante
quand elle serre la mâchoire


juste après elle adresse
un blabla ridicule
à un ours déchiré
et le tient en respect
de son doigt minuscule
on lui redit « c' est l'heure »
donc la petite Jackie
pousse la dame vaillamment
sur le pas de la porte
comme tous les vendredis

je ralentis l'allure

à hauteur de la dame
et je vois en passant
ma gamine se serrer
dans ses p'tits bras griffés
et je lis sur ses lèvres :
« Jackie-Biche à Maman »
puis je rentre chez moi
préparer une garbure
(j'habite rue Cabestan)

moulée debout et ivre
dans une sal' robe à fleurs
je mesure une livre
et je tranche le pain
je commence à trembler
comme ce matin de juin
(ça gueulait sous mon nez)


J'ai haï Barberaz
quelque part dans cette ville
nous suions les alloc'
j' avais honte de ma mère
de ses yeux de débile
mais ils étaient furieux
en cette fin de printemps
et moi je frissonnais
plantée devant un type
qui faisait rien qu'à dire
au milieu de hoquets
«j'veux qu'elle porte mon blaze»
d'une petite voix de vioque.

lundi 25 avril 2011

En marche

J'ai rebroussé chemin
sur la promenade
que nous faisions souvent

j'y marchais seule
en attendant
que tes rêves te portent
ceux de la maison
bâtie un jour
dans nos jeux
où j'entrais
et quittais à la hâte
mes habits dans le vestibule

je poussais la porte
du fond
et tu riais de me voir
parfois nous prenions
tout de même
le temps d'écrire

sur le bord du trajet
je ramasse un papier
où je reconnais
ton ancienne écriture

je le caresse avec
la douceur
que tu aurais pu avoir
pour toucher
ma joue
ce matin
si tu avais choisi
de palisser
l'enclos que j'ai construit
ici pour nous

Debout adossée
à ton absence
je roule la feuille manuscrite
la porte à mes lèvres
et en bois
tout le sang chaud.

jeudi 7 avril 2011

Entre les lignes 3/3

Ou bien vous pouvez lire le texte complet ici :

(...) Dottie rêvassait sur une banquette à l'écart. Seule. Elle avait rafraîchi son maquillage et tenait ses genoux serrés. Elle voulait un enfant sans père et si elle avait été soule elle aurait même fait le poirier pour mieux garder le jus dans son ventre.

Je lui présentai Amira d'un haussement d'épaules. Nous nous assîmes en face d'elle, écoutant la musique et regardant le théâtre des groupes qui suaient et hurlaient le temps d'oublier que demain frappe au lit au bout de chaque nuit.

Dottie souffla brutalement par le nez et son mépris à l'égard d'Amira me fit marrer. Elle me regarda rire, les lèvres pincées, et je croisai machinalement les bras alors que je ne me sentais pas sur la défensive. Elle sortit son portable et pianota des texto avec dextérité, signifiant par là que je pouvais bien aller me faire foutre. Amira se tenait avachie et nous tournait presque le dos. Elle regardait attentivement les danseurs, comme si elle s'attendait à en reconnaître ne serait-ce qu'un. Ça m'effleura d'ailleurs, car après tout je l'avais trouvée sur le parking de la boîte, et peut-être qu'elle n'était pas seule.

Curieusement, je souhaitais qu'elle le soit ; que personne ne la connaisse ; qu'elle vienne de nulle part et même qu'elle n'ait pas de passé. Toute neuve à l'intérieur mais en conservant ses cicatrices, parce que je commençais à m'y habituer, à ses éraflures. Elles participaient à son charme bancal et cette violence étalée et fondue sur sa peau dans un beige à peine plus rosé, qui lui avait apporté une paix provisoire après chaque incision, qu'elle avait retourné contre elle et non sur autrui, cette violence me paraissait douce comparée à la minceur du matelas où je claquais mes nuits en plusieurs fois, insomniaque et dévorée par les puces, meurtrie aux épaules et aux lombaires mais vivante et bêtement reconnaissante de l'être.

Je réalisai dans le même temps que je voulais qu'elle ait besoin de moi. Furieusement. Urgemment. Gênée, je m'étirai et fis mine de me lever pour aller chercher un verre.
Amira ne m'en laissa pas le temps. Elle se leva brusquement et vint s'asseoir à côté de moi. Je me rencognai au fond de la banquette. Cette nouvelle proximité me mit mal à l'aise et je frottai mon nez l'air faussement vague.

Dottie regardait à présent ses ongles, les curait et les mordillait énergiquement, ce qui voulait dire qu'elle s'emmerdait et qu'il faudrait bientôt partir. Je lui demandai par gestes de bien vouloir aller chercher mon verre et elle soupira avec agacement une fois levée. 
Quand elle s'éloigna l'air devint plus respirable et l'étau qui étreignait mon estomac depuis mon retour dans la boîte donna un peu de mou. Amira se pencha et articula à mon oreille :
« Tu vois cette femme qui bouge bien, à gauche du pilier derrière les trois corniauds qui gesticulent ? Elle doit avoir une quarantaine d'années,  facile. Et le gosse là-bas avec le tee shirt vert et blanc, il la regarde depuis dix minutes avec son désir timide et ses mains crispées alors que s'il lui en laissait l'occasion, elle lui ferait sept tresses et le raserait comme Dalila avec Samson, tu peux me croire. »

Mon oreille chauffait et je me sentais m'empourprer. Le parfum de cette fille ressemblait à du santal, et moi j'adore ça, le santal. Dans mon rêve dans le Montana, le garçon vacher à qui je servais des pommes, il sentait exactement la même odeur...

La femme dont elle me parlait était commune, mais elle dansait avec sensualité et avait un beau sourire. Dottie ne revenait pas du bar. Si on ne lui obéissait pas au doigt et à l'œil on était puni, donc elle avait dû quitter la boîte et rentrer chez elle.

« Ma mère était comme ça, très belle, poursuivit Amira, on avait très peu d'écart. J'ai détesté sa jeunesse. Pas parce que les garçons qui me plaisaient voulaient coucher avec elle, ça, je le trouvais normal. Je l'adorais, donc je comprenais que le monde entier l'adore avec moi. Ce que je n'ai pas supporté, jamais, c'est que cette proximité autorise les hommes qui la baisaient à vouloir en croquer avec moi. Plus je les repoussais, plus ma mère qui ne comprenait rien trouvait que décidément, j'avais pas hérité sa grâce. »

En se redressant un peu elle tendit la main vers ma bouche et en caressa les lèvres avec son pouce, comme si mon rouge avait débordé et que ça l'offensait. Je saisis son poignet et y déposai un baiser, déclenchant sous sa peau un point de pulsation sur lequel je tins mes lèvres appuyées avec ferveur.